from freepik Voix Lesbiennes
|

Témoignage lesbien 5

main passeport dalele8 Voix Lesbiennes

Je devais avoir dix ou onze ans la première fois que j’ai ressenti quelque chose. Ce n’était pas une attirance sexuelle, c’était plus subtil que ça. Il y avait cette fille dans mon quartier, elle avait un an de plus que moi. Je ne pouvais m’empêcher de la regarder, de chercher sa présence, d’être attentive à tout ce qu’elle disait ou faisait. Quand elle me touchait simplement la main, je ressentais une chaleur étrange, à la fois douce et troublante. Je me suis d’abord dit que c’était de l’admiration. Mais avec le temps, j’ai réalisé que ce que je ressentais pour elle, je ne l’avais jamais ressenti pour aucun garçon, même quand on m’encourageait à « regarder les garçons » ou à « penser au mariage ».

À l’école, je voyais mes camarades parler de leurs « petits copains » avec excitation. Moi, je faisais semblant. Je donnais des noms pour qu’on me laisse tranquille, mais au fond, je n’étais pas concernée. C’est avec les filles que je me sentais vivante, nerveuse, curieuse… C’est dans leurs yeux que je voulais me perdre. Bien sûr, je n’osais pas le dire. Très tôt, j’ai compris que ce que je ressentais n’était pas vu comme normal dans notre société. À l’église, à la maison, dans les rues, à la radio… l’amour entre femmes n’existait pas. Ou alors, il était maudit, qualifié de démoniaque. Alors j’ai commencé à me taire, à enfouir ces sentiments sous des couches de silence, de prières, et de peur.

Mais même le silence ne les a pas éteints. Ces sentiments revenaient, plus clairs, plus forts, plus affirmés. À l’adolescence, je suis tombée amoureuse d’une camarade de classe. Rien ne s’est passé entre nous, bien sûr, mais c’était si réel, si profond… C’est là que j’ai su. Ce n’était pas une phase, ni un trouble, ni un caprice. C’était moi. J’étais attirée par les femmes. Et même si je l’ai longtemps caché au monde, à moi-même, cette vérité n’a jamais cessé de vivre en moi.

Mais dès que mon entourage l’a su, j’ai été rejetée, insultée… certains ont même voulu me « corriger ». Je n’avais pas fait de grande annonce. Ce n’était pas une déclaration publique. Mais dans ce pays, les rumeurs voyagent plus vite que la vérité. Une fille m’avait vue parler un peu trop tendrement à une autre. Une autre avait lu, par-dessus mon épaule, un message que j’écrivais avec le cœur. Et en quelques jours, tout le quartier semblait être au courant. D’abord, ce furent les regards : froids, accusateurs. Puis les mots : “abomination”, “vermine”, “sorcière”. On m’a traitée comme si j’étais sale, possédée, déshonorée. Même les gens que j’aimais, ma propre famille, ont baissé les yeux. Ma mère m’a suppliée de changer, de me repentir. Mon oncle a dit qu’il préférait me voir morte que lesbienne.

Ce qui m’a fait le plus mal, ce n’était pas tant les insultes que le fait d’être effacée. Du jour au lendemain, j’étais une étrangère dans ma propre maison. On ne me disait plus bonjour. On priait contre moi à table. On me surveillait comme une criminelle. Puis un jour, une cousine m’a confrontée directement. Elle m’a hurlé dessus, m’a dit que je faisais honte à toute la famille, que je portais un mauvais esprit. Elle a voulu me battre. J’ai réussi à m’échapper ce jour-là, mais quelque chose s’est brisé en moi. Le peu de sécurité que je pensais avoir s’est envolé.

Je me souviens de la première fois où j’ai réellement ressenti l’amour, le désir, le plaisir et que tout cela prenait sens. C’était avec une fille douce, attentive, drôle, un peu timide. Son regard ne m’effrayait pas, il m’apaisait. Avec elle, mon corps ne portait plus de honte. Il n’était plus en guerre. Tout était lent, tendre, respecté. La première fois qu’elle a effleuré ma peau, j’ai compris que le désir ne devait pas faire mal, ni être brutal. Que le plaisir pouvait naître d’un souffle sur la nuque, d’un regard échangé en silence, d’une main qui tremble avant de se poser. C’était nouveau pour moi, bouleversant. On apprenait ensemble, sans pression, sans rôle à jouer. Il n’y avait pas de domination, pas de masque à porter. Juste deux femmes qui se découvraient, qui s’écoutaient, qui se faisaient confiance. Ce que j’ai vécu avec elle, dans la douceur de cette intimité, m’a réconciliée avec mon corps, avec mon cœur, avec mon identité. Ce n’était pas seulement de l’attirance physique, c’était un espace sûr, un abri, une évidence. L’amour lesbien, tel que je l’ai vécu, m’a fait me sentir humaine, complète, et enfin vivante.

La société a détruit cet amour sincère. Ce n’était pas un manque d’amour entre nous, non. C’était tout ce qu’il y avait autour : les regards qui jugent, les paroles qui blessent, les menaces qui nous forcent à nous cacher. Chaque fois que nous essayions d’être heureuses, quelque chose ou quelqu’un venait nous rappeler que ce bonheur-là n’était pas accepté ici. Il y avait toujours une voisine curieuse, un cousin suspicieux, un collègue qui posait trop de questions. Nous devions nous surveiller, inventer des mensonges, nous croiser dans la rue comme si nous étions étrangères. Même s’aimer devenait dangereux. Elle avait peur pour son travail, moi pour ma sécurité. Et puis il y a eu ces messages anonymes, ces rumeurs, cette fois où quelqu’un a menacé de parler à sa famille si elle ne « mettait fin à cette histoire de honte ». Alors on rompait. Pas parce qu’on ne s’aimait plus, mais parce qu’on ne savait plus comment tenir debout sous tant de pression. On revenait toujours l’une vers l’autre, mais chaque retour devenait plus fragile, plus épuisé. C’était dur. Difficile d’aimer librement dans un pays où notre amour est vu comme une maladie, une provocation, un péché. À la fin, ce n’est pas l’amour qui manquait, c’est l’espace pour qu’il respire. Il n’y en avait plus. Et c’est la société qui l’a asphyxié, pas nous.

Chaque jour, je vis avec la peur. Une peur qui ne me quitte jamais vraiment. Elle est là, dès que je mets le pied dehors. Dans la rue, je sens les regards sur moi, même quand je ne fais rien d’extraordinaire. Je fais attention à la façon dont je m’habille, à ma démarche, à mon regard. J’ai appris à ne jamais être trop expressive, à ne jamais trop sourire à une femme, de peur qu’on devine. Chaque mot que je prononce en public est pesé, mesuré. Même sur les réseaux sociaux, je ne suis jamais tranquille. Je relis dix fois mes publications, je m’empêche de liker certains contenus, de commenter librement. Parce que tout peut être interprété. Tout peut devenir une preuve contre moi. Je vis dans un équilibre fragile entre être moi et me cacher. J’ai peur dans ma propre ville, dans ma propre famille, parfois même dans ma propre chambre. La peur de tomber sur quelqu’un qui « sait », qui « a entendu dire », et qui se sentira autorisé à me corriger, à m’humilier, à me dénoncer. Je vis dans un monde où être qui je suis est un danger, et cette peur constante me ronge, elle fatigue le corps, l’âme, et l’espoir. Et pourtant je continue à avancer, mais toujours sur des œufs.

Depuis que la loi Mutamba a été proposée, je me sens encore plus en danger. Avant même son adoption, l’homophobie était déjà présente, sourde et violente. Mais depuis que cette loi existe, j’ai l’impression qu’elle donne une sorte de permission officielle à la haine. Les gens se sentent légitimés d’être violents, de dénoncer, d’humilier. Même sur les réseaux sociaux, je ressens cette menace. Chaque mot que je publie, chaque image, chaque opinion peut être surveillée, enregistrée, retournée contre moi. J’ai peur de poster, peur de parler, peur même de lire certains contenus. Je me censure, je me replie, mais même ce silence ne me protège pas vraiment. Il y a cette tension constante, cette insécurité profonde, ce sentiment d’être une cible visible, mais sans défense. Et ce climat pèse lourdement sur ma santé mentale. Je dors mal. Je suis souvent anxieuse, parfois même paranoïaque. Je me demande tout le temps si je suis suivie, si on m’observe, si quelqu’un va me dénoncer. Ce n’est pas une vie normale, ce n’est pas une vie libre. C’est une survie.

Publications similaires

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *