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Témoignage lesbien 8

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Pendant longtemps, j’ai cherché à comprendre à quel moment je suis “devenue” lesbienne. C’était une question qui revenait sans cesse dans ma tête, comme un écho. Une question lourde, insistante, envahissante. Comme si ma vie entière dépendait de la réponse. Comme si, en trouvant « le moment exact », je pouvais enfin expliquer qui je suis… et peut-être calmer le regard des autres.

Je me suis interrogée pendant des années. Je revisitais mon passé, encore et encore, comme on feuillette un vieux cahier à la recherche d’une erreur. Je scrutais chaque souvenir, chaque détail : Est-ce que c’était à l’enfance ? À l’adolescence ? Est-ce qu’il y a eu un déclic ? Une rencontre ? Un événement ?

Parce que c’est ce qu’on m’a toujours laissé entendre, qu’on ne naît pas comme ça. Qu’il y a forcément une cause. Une chute. Une faute. Une mauvaise influence.

Alors j’ai cherché… jusqu’à m’épuiser.

Et puis, avec le temps, une autre vérité s’est imposée à moi. Une vérité plus claire, mais aussi plus profonde: Je ne me suis jamais “transformée”. Je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre. J’ai simplement commencé à me voir telle que j’ai toujours été. Parce qu’au fond de moi, où personne ne voit, il y a toujours eu cette vérité. Elle n’avait pas encore de nom, pas encore de forme claire… mais elle était là. Stable. Présente. Vivante. Vraie.

J’ai grandi dans une grande famille, entourée de cousins, de cousines, de rires, de bruit, de mouvement. Une maison toujours pleine, toujours animée. Les voix se mélangeaient, la vie débordait de tous les côtés. Pendant les vacances, c’était encore plus intense. On dormait les uns chez les autres, entassés dans les mêmes pièces, partageant les mêmes lits, les mêmes couvertures, les mêmes secrets d’enfants. Et dans cette proximité, dans cette innocence partagée, il y a eu des moments particuliers. Des instants que je ne comprenais pas vraiment à l’époque. Des gestes, des curiosités, des expériences qui naissaient sans intention, sans calcul… C’était flou.C’était confus. Mais c’était réel.

Sur le moment, je ne mettais aucun mot dessus. Je ne savais pas ce que cela signifiait. Je ne savais même pas que cela pouvait avoir un sens plus profond. C’était juste… des sensations, des émotions nouvelles, différentes, qui passaient à l’intérieur de moi. Et puis la vie a continué. On a grandi. Les corps ont changé. Les regards aussi. Mais avec le recul, aujourd’hui, je comprends mieux. Je comprends que ce n’étaient pas simplement des moments isolés ou sans importance. Ce n’étaient pas juste des souvenirs d’enfance à oublier. C’était déjà une partie de moi qui s’exprimait, sans que je le sache encore. Comme une vérité qui cherchait doucement à exister.

Alors non, je ne pense pas avoir “découvert” mon orientation à un moment précis. Il n’y a pas eu de déclic clair, pas de point de départ identifiable. C’est plutôt comme si j’avais passé des années à essayer de comprendre quelque chose… qui avait toujours été là. Silencieusement. Naturellement.

Ce n’était pas un choix.

Personne ne s’assoit un jour en se disant :
“Je vais compliquer ma vie.”
“Je vais devenir quelqu’un que la société rejette.”
“Je vais choisir d’être jugée, insultée, rejetée.”

Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.

Ce n’était pas une influence non plus.
Ce n’était pas parce que j’ai “copié” quelqu’un.
Ce n’était pas une mode.
Ce n’était pas une phase.

C’était bien avant tout ça.

C’était là, en moi, avant même que je comprenne le monde autour de moi.

C’était dans ma façon de ressentir.
Dans ma façon de regarder.
Dans ma façon d’aimer, sans encore savoir que c’était de l’amour.

C’était moi.

Ma première vraie relation a commencé à l’âge de 17 ans.

Mais en réalité, cette histoire avait commencé bien avant. Elle avait commencé en silence, sans que personne ne s’en rende compte… même pas moi, au début. J’avais 14 ans la première fois que j’ai ressenti quelque chose pour elle. Elle était souvent à la maison. Une voisine, proche de ma sœur. Elle entrait et sortait comme si elle faisait partie de la famille. Pour les autres, elle était juste “l’amie de ma sœur”. Mais pour moi… elle devenait peu à peu quelqu’un de différent. Je ne saurais même pas dire ce qui m’a attirée en premier. Peut-être son sourire. Peut-être sa façon de parler. Ou simplement la manière dont je me sentais quand elle était là. Je me souviens que, sans raison apparente, je devenais plus attentive. Je remarquais des détails que personne d’autre ne semblait voir. Le son de sa voix. Sa présence dans une pièce. Même son absence avait un poids. Quand elle arrivait, quelque chose en moi s’éveillait. Quand elle partait, il restait un vide. Mais à cet âge-là, je ne comprenais pas. Je n’avais pas les mots pour décrire ce que je ressentais. Je savais seulement que ce n’était pas “normal” selon ce qu’on m’avait appris. Alors j’ai gardé ça pour moi. Pendant trois ans.

Trois longues années à cacher mes émotions. À faire semblant de ne rien ressentir. À rire normalement, à parler normalement… alors qu’à l’intérieur, tout était différent. Parfois, j’avais envie de lui dire. Mais la peur était plus forte. Peur d’être rejetée. Peur qu’elle s’éloigne. Peur qu’elle me regarde autrement. Alors je me taisais. Je vivais avec ce sentiment comme un secret trop lourd pour être partagé. Et puis un jour, je n’ai plus réussi à continuer comme ça. Il y a des silences qui finissent par étouffer. Des vérités qui demandent à sortir, même quand on tremble. Je me souviens de ce moment comme si le temps s’était ralenti. Mon cœur battait fort. Mes mains tremblaient. J’avais peur de perdre tout ce que j’avais… même si, en réalité, je n’avais encore rien. Je lui ai parlé. Je ne sais même plus exactement quels mots j’ai utilisés. Peut-être qu’ils étaient maladroits. Peut-être qu’ils n’étaient pas parfaits. Mais ils étaient sincères. C’était la première fois que je disais à voix haute ce que je ressentais. Et contre toute attente… elle ne s’est pas éloignée. Elle est restée. Mieux encore… elle ressentait quelque chose, elle aussi. Ce moment-là a changé ma vie. Pour la première fois, je ne me sentais plus seule. Pour la première fois, ce que je ressentais existait aussi chez quelqu’un d’autre. Alors on s’est mises ensemble. C’était beau. Simple. Sincère.

Mais ce bonheur avait une condition : le silence.

On ne pouvait pas s’afficher.
On ne pouvait pas se tenir la main dans la rue.
On ne pouvait pas se regarder trop longtemps devant les autres.

Chaque geste devait être contrôlé. Chaque émotion, cachée.

On apprenait à s’aimer dans les regards discrets, dans les moments volés, dans les espaces où personne ne nous voyait. Aimer devenait presque un acte clandestin. Parfois, c’était frustrant. Parfois, c’était douloureux. Mais malgré tout… c’était réel. On s’est accrochées à cet amour comme à quelque chose de précieux, quelque chose qu’on devait protéger à tout prix. Parce que même dans la peur… même dans le silence… cet amour existait. Et il était vrai.

Du côté de ma famille, ça a été très difficile.

Rien ne m’avait vraiment préparée à ça. On pense toujours, au fond de soi, que la famille reste un refuge. Un endroit où, même si le monde te rejette, tu peux revenir, te poser, respirer. Mais pour moi, les choses ont été différentes. Quand la vérité a commencé à se savoir, les regards ont changé. Pas du jour au lendemain, pas toujours de manière brutale… mais progressivement, comme une lumière qui s’éteint lentement. Certaines personnes ont commencé à prendre leurs distances. D’autres ont posé des questions, mais pas pour comprendre… plutôt pour juger. Et puis il y a eu des violences . Ces violences , coups et insultes , qui remplacent les conversations d’avant. On ne m’appelait plus comme avant.
On ne riait plus avec moi de la même manière. … on m’évitait tout simplement. J’étais la paria de la famille. Certains ont été directs. Ils m’ont fait comprendre clairement que ce que j’étais n’avait pas sa place dans la famille. Que ce n’était pas “normal”. Que je devais changer. Que je devais “revenir sur le bon chemin”. D’autres n’ont rien dit… mais leurs actes parlaient à leur place. Il y a des personnes qui ont arrêté de me parler du jour au lendemain. Sans explication. Sans discussion. Comme si j’avais cessé d’exister. Et le plus dur, ce n’est pas toujours les insultes ou les coups blessants.

Le plus dur… c’est le rejet.

C’est de voir quelqu’un qui t’aimait avant passer à côté de toi comme si tu étais une inconnue. C’est de sentir que ton existence devient un problème qu’on préfère éviter.
C’est d’être présente… mais exclue. Parfois, je repense à ces moments simples qu’on partageait avant. Les repas en famille. Les discussions. Les rires. Et je me demande : Pourquoi on ne pouvait continuer malgré mon orientation?

Est-ce que j’ai vraiment changé ?
Certaines absences font plus de bruit que mille paroles. Il y a des gens qui ne me parlent plus depuis des années maintenant. Et avec le temps, on apprend à vivre avec ce vide… mais il ne disparaît jamais complètement. Il reste là, quelque part. Comme une blessure silencieuse.

J’essaie de faire avec.

J’essaie d’être forte.
J’essaie de me reconstruire autrement.
J’essaie de ne pas laisser ce rejet définir toute ma valeur.

Mais ce n’est pas facile.

Parce qu’au fond, on reste humain.
On a besoin d’amour.
On a besoin d’être accepté, surtout par ceux qui nous ont vus grandir.

Alors oui, j’avance.
Oui, je continue.

Mais il y a des jours où le poids de tout ça revient. Des jours où l’absence se fait sentir plus fort. Des jours où je me demande ce que ça ferait… d’être simplement acceptée, sans condition.

Au niveau de la société, être accepté reste très compliqué, surtout à cause de notre orientation sexuelle. Ce n’est pas seulement une question de regard. C’est une question de place. De droit d’exister. De droit d’être là, simplement, sans avoir à se justifier. Dans la vie de tous les jours, on sent constamment ce décalage. Dans les conversations, dans les regards, dans les silences. Il y a toujours cette impression d’être “à part”, d’être tolérée à condition de rester invisible. On apprend vite à se surveiller. Surveiller ses mots.
Surveiller ses gestes. Surveiller la manière dont on regarde quelqu’un. Parce qu’un détail peut suffire à déclencher des soupçons. Et ces soupçons peuvent vite devenir des jugements… puis de la violence.

Au Congo, la situation est devenue invivable. J’ai été agressée. Pas une fois. Pas juste verbalement. Une fois, ça a été plus loin. Beaucoup plus loin. Je me souviens de la peur dans mon corps. De cette sensation de ne plus contrôler ce qui m’arrivait. Des coups. Des cris. De la violence qui ne cherchait même pas à comprendre… juste à punir. Punir quoi, au juste ?
Aimer ?

Ce jour-là, j’ai fini à l’hôpital.

Mon corps portait les marques visibles… mais à l’intérieur, quelque chose s’était aussi brisé. Un sentiment de sécurité, peut-être. Une illusion que, malgré tout, je pouvais encore vivre normalement. J’ai aussi connu l’humiliation. Les mots qui blessent plus profondément que les coups. Les insultes. Les regards qui te réduisent à rien. Comme si tu n’étais plus une personne, mais un problème à corriger.

Et l’injustice… constante.

Parce que même ceux qui sont censés protéger ne le font pas toujours. Parfois, ils détournent le regard. Parfois, ils jugent eux aussi. Parfois même… ils participent à cette violence. À ce moment-là, tu comprends que tu es seule. Vraiment seule.

À un moment, j’ai compris une chose. Ce n’était pas une pensée soudaine. C’était une évidence qui s’est installée lentement, après chaque peur, chaque violence, chaque nuit à se demander si le lendemain serait différent.Si je restais… je pouvais mourir. Pas forcément tout de suite. Pas forcément de manière visible. Mais petit à petit. Mourir physiquement.
Ou mourir intérieurement. Et je ne voulais pas attendre que ce moment arrive. Alors je suis partie. Quitter son pays, ce n’est pas juste changer d’endroit. Ce n’est pas faire une valise et recommencer ailleurs comme si tout était simple. C’est laisser derrière soi toute une vie. Des souvenirs d’enfance. Des visages familiers. Des lieux qui ont compté. C’est abandonner une partie de son histoire, même quand on n’en a pas envie. C’est partir avec la peur… mais aussi avec la douleur. Parce que malgré tout, c’est chez toi. J’ai fui vers le Burundi, en espérant trouver un peu de sécurité. Un endroit où je pourrais respirer sans avoir peur à chaque instant. Mais même ici… rien n’était vraiment sûr. La peur ne disparaît pas facilement. Elle te suit. Elle s’installe en toi. Et puis il y a ce regard des autres, qui revient, encore et encore. Où que j’aille, je restais “différente”. Et dans notre société, être différente… ce n’est pas juste être à part. C’est être exposée. C’est être vulnérable. C’est être en danger…

Dans la société Congolaise , Trouver un équilibre dans ces conditions devient un combat permanent.

Et le travail… c’est encore une autre bataille.

Chercher un emploi, c’est déjà difficile pour beaucoup. Mais quand on est perçue comme “différente”, ça devient presque un parcours d’obstacles. Parfois, on ne te donne même pas ta chance. Pas parce que tu n’es pas capable, mais parce que tu ne corresponds pas à ce que la société attend. On te ferme des portes sans te regarder.
On t’écarte sans te connaître. Alors, souvent, on n’a pas le choix. On se débrouille seule. On apprend à survivre avec peu. On accepte des petits boulots précaires. On dépend parfois de personnes ou de situations qui ne nous respectent pas vraiment. Parce qu’au fond, il faut vivre. Il faut manger. Il faut continuer, malgré tout.

En Afrique, être lesbienne signifie souvent devoir être forte… mais surtout indépendante.

Indépendante financièrement.

Parce que sans cette indépendance, la liberté devient presque impossible.

Quand tu dépends de ta famille, de ton entourage, de la société… tu dépends aussi de leurs conditions. Et ces conditions, très souvent, ne te laissent pas le choix d’être toi-même.

Alors certaines finissent par céder.

Elles acceptent des mariages qu’elles n’ont pas choisis.
Elles entrent dans des vies qui ne leur ressemblent pas.
Elles jouent un rôle, chaque jour, pour répondre aux attentes des autres.

Elles sourient devant la société…
mais à l’intérieur, elles s’éteignent.

Parce que vivre une vie qui n’est pas la sienne, ce n’est pas vivre.
C’est survivre. Et moi, je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas accepter de renoncer à qui je suis pour être acceptée. Je ne peux pas accepter de construire une vie basée sur le mensonge. Et je sais que je ne suis pas la seule à ressentir ça.

Je me souviens pourtant d’un endroit, à Bukavu…

Un endroit simple, presque discret, mais tellement précieux pour nous. Un espace où, pour une fois, on n’avait pas besoin de se cacher. Quand on entrait là-bas, quelque chose changeait. Les épaules se relâchaient. Les regards devenaient plus libres. Les sourires, plus vrais. On pouvait parler sans peur. Rire sans se retenir. Être soi, sans calcul. On se retrouvait entre personnes de la communauté queer. On partageait nos histoires, nos douleurs, mais aussi nos espoirs. Il y avait de la musique parfois, des discussions longues, des moments de rencontre aussi… des silences apaisants, pas des silences lourds comme à l’extérieur.

C’était plus qu’un lieu.C’était un refuge. Un endroit où on se rappelait qu’on n’était pas seules. Qu’on existait.Qu’on avait le droit d’exister. Mais même ce petit espace de liberté n’a pas résisté. À cause de l’insécurité, il a dû fermer.

Et avec lui, c’est comme si une porte s’était refermée sur un peu de lumière. Depuis, il reste les souvenirs. Et ce manque… difficile à expliquer. Parce que quand on a goûté, même une seule fois, à la liberté d’être soi-même…
on ressent encore plus fort le poids de devoir se cacher ailleurs.

Aujourd’hui, malgré tout ce que j’ai vécu, je continue de rêver.

Je rêve qu’un jour, les lesbiennes pourront vivre libres en RDC.
Libres d’aimer sans se cacher.
Libres de marcher dans la rue sans peur.
Libres d’exister sans être jugées, insultées ou menacées. Je rêve d’un pays où aimer une personne du même sexe ne sera plus une condamnation, mais simplement une réalité parmi d’autres.

Un pays où les familles ne rejettent plus leurs enfants à cause de ce qu’ils sont.
Un pays où personne n’aura à fuir sa terre pour pouvoir respirer.
Un pays où nous pourrons construire nos vies, nos relations, nos rêves… sans avoir à nous cacher.

Je rêve du jour où nous ne serons plus vues comme des êtres “anormaux”…
mais simplement comme des êtres humains.

Parce qu’au fond, c’est tout ce que nous demandons.

Vivre. Aimer. Exister. En paix.

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