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Témoignage lesbien 1

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Je ne sais pas exactement à quel moment j’ai compris que j’étais différente… Il n’y a pas eu de mot, au début. Juste des sensations, du désir ,des silences, des regards, et une gêne qui m’habitait sans que je puisse encore la nommer.

J’ai grandi dans une maison très chrétienne où les apparences comptaient plus que les émotions. Mon père était ce qu’on appelle au Congo un homme qui a réussi. Il avait fait des études, il s’était bien placé dans la vie. Il avait les moyens, le respect des gens, l’aisance que procure un certain confort. À l’église, il était ce chrétien exemplaire, dans le quartier , sur l’ avenue et dans la famille au sens très élargi , il était exemplaire un monsieur qui a reussi, celui que tout le monde écoutait.Il était aussi en politique donc était connu et respecté par beaucoup . À la maison, c’était une autre histoire. Pas comme simple sympathisant, mais comme un homme qui voulait compter. Il s’est frayé un chemin, s’est positionné aux côtés de grandes figures politiques du pays. Cela a renforcé son aura, sa position, son autorité. Et chez nous, cela a aussi renforcé le silence.

Ma mère, elle, venait d’un monde bien plus rude. Elle n’a pas grandi dans la tendresse. Confiée à une tante, elle n’était pas une enfant qu’on élève, mais une main-d’œuvre qu’on exploite. Elle s’occupait de la maison, des enfants, de tout… sauf d’elle-même. On ne lui a pas permis d’aller à l’école au-delà de la deuxième secondaire. Pourtant, elle aimait apprendre. Mais elle a été obligée d’abandonner, comme si ses rêves n’étaient jamais prioritaires, jamais urgents, jamais dignes…Je crois qu’elle a vu dans le mariage une échappatoire, une sortie de secours. Se marier avec un homme qui avait des moyens, c’était, pour elle, sa revanche sur la vie. Un moyen de dire à cette tante, à cette famille, au monde : « Je vaux quelque chose, moi aussi « . Mon père, ce n’était pas juste un époux, c’était sa délivrance, sa couronne, sa fierté. Et elle s’y est accrochée de toutes ses forces, comme à une bouée. Peut-être trop fort.Mais lui avait compris. Il savait très bien ce qu’il représentait pour elle : son honneur, sa stabilité, son ticket de respectabilité. Alors il se permettait tout. Autoritaire, tranchant, inflexible. Il imposait ses règles, sa morale, sa parole comme unique vérité. Et quand il dérapait, il savait qu’elle ne le quitterait pas. Elle avait beaucoup à perdre.Ma mère, pour ne pas se retrouver dehors, s’est rabaissée, souvent. Elle a tout encaissé. Et parfois, sa colère, son impuissance, sa douleur, c’est sur nous, ses filles, qu’elle les a jetées. Comme si nous étions les témoins gênants de son humiliation. Comme si notre présence rappelait ce qu’elle n’avait pas eu : ni garçon, ni enfant arrivé à temps, ni victoire complète.

Mon père, lui, n’a jamais caché sa déception. Il aurait voulu des fils. Il le disait, parfois. Deux filles, ça ne valait pas grand-chose à ses yeux. Et nous, enfants silencieuses dans un foyer tendu, on grandissait avec le sentiment d’être déjà en trop. D’être une faute. Un manque. Une gêne. On a appris à se faire petites. À survivre entre les mots durs et les silences pesants. À grandir dans un monde où l’amour se méritait, où l’existence devait être justifiée, chaque jour.

Et malgré tout, on avançait. Blessées, mais debout.

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La mauvaise ambiance de la maison commençait à beaucoup m’ affecter que ma moyenne de 56 %, obtenue avec tant d’efforts, n’a pourtant pas suffi à satisfaire mon père. À ses yeux, c’était insuffisant. Il a donc pris la décision de m’envoyer dans un internat pour que je redouble ma 5e année primaire. J’avais à peine 11 ans, et c’était la première fois que je quittais la maison aussi longtemps.

Cette année-là, mon petit frère venait tout juste de naître. Tandis que la maison accueillait un nouveau membre, moi, je la quittais pour un lieu inconnu, froid, impersonnel. L’internat était réservé aux filles. Nous y étions nombreuses, entassées dans des dortoirs où il fallait apprendre à vivre ensemble, à s’adapter, à s’effacer parfois. Le changement fut brutal. J’ai eu énormément du mal à m’y faire. J’avais la sensation d’être réellement morte dans la vraie vie, et de me retrouver dans une sorte de purgatoire réservé aux enfants qui ont eu une vie semblable à la mienne quand elles étaient vivantes …Il n’y avait ni téléphone, ni contact avec l’extérieur. L’isolement était total. Je me sentais coupée du monde, et plus que tout, abandonnée. Mais avec le temps, j’ai fini par m’acclimater. J’ai appris à prendre soin de moi-même, à grandir sans l’ombre pesante de mon père, sans la colère contenue de ma mère. Je me suis intégrée, j’ai tissé des liens. Petit à petit, l’internat est devenu ma maison. Un endroit où je me sentais finalement plus à ma place que dans la maison familiale. Les filles avec qui je partageais le quotidien sont devenues ma nouvelle famille. J’y suis restée huit ans. Huit années au cours desquelles je me suis construite autrement, ailleurs…Dans cet internat, il existait une culture bien particulière : celle des chéries. C’était le mot que l’on utilisait pour désigner une forme d’amitié spéciale entre certaines deux filles ,une sorte de binôme d’affection. On s’appelait ma chérie, on se protégeait, on s’écrivait des petits mots, on se réconfortait. C’était à la fois tendre(amical) et innocent, une manière de créer du lien dans un univers strict et souvent froid.

C’est au deuxième trimestre de cette cinquième année qu’une fille a commencé à dire que j’étais sa chérie. Ça m’a mise mal à l’aise au début. Je n’aimais pas ça. Elle était en sixième, moi en cinquième, mais elle faisait un peu plus âgée même pour sa classe. Cette rumeur, à l’époque, m’a mise dans tous mes états. J’étais hors de moi. Je suis allée la confronter violemment et la scène a attiré un attroupement. Mais avec le temps, j’ai compris qu’elle n’était pas méchante. Au contraire, elle était gentille, attentionnée… Elle m’aidait souvent au réfectoire, m’attendait après les cours, restait avec moi dans les moments creux… Sans que je ne m’en rende compte, je me suis rapprochée d’elle … Avec le temps, j’ai accepté cette proximité. Nous sommes devenues très proches, et peu à peu, sans que je puisse bien comprendre ce qui m’arrivait, j’ai commencé à l’aimer … Pas juste en amie. C’était plus profond, plus troublant. J’aimais sa présence. Du coup , je commençais à la trouver très jolie , J’aimais son rire, ses dents, sa manière un peu brutale de m’attraper pour rigoler. Tous ces frôlements me troublaient .Je ressentais une envie étrange, un désir silencieux, comme celui de me blottir dans ses bras , de l’embrasser… Sur la bouche. Mais je n’ai rien dit… rien fait … Jamais…

Je venais et grandissait dans un univers très religieux, avec une église dans l’internat, les messes fréquentes, les valeurs chrétiennes ancrées. Ce que je ressentais ne trouvait pas sa place dans les mots qu’on m’avait appris. Chez moi, on ne parlait ni des sentiments d’ amour , ni de sexualité. C’était tabou, enfoui, interdit. Mais je savais que ce que je ressentais était profond ,beau. Je ne pensais pas encore au sexe en ces temps-là , soit par jeunesse ou par éducation trop chrétienne que le sexe était un gros péché . Mais constamment ,Je pensais à elle , je voulais qu ‘ elle soit ma petite amie … Je l’aimais. C’était pur, brûlant et doux à la fois. Et pourtant, je n’avais pas encore trouvé comment lui dire. Ni quand. Jusqu’à la fin de l’année.

Le jour du départ pour les grandes vacances, on est venu me chercher à l’improviste . Avant de partir, je l’ai cherchée dans la cour. Quand je l’ai trouvée, je lui ai simplement dit que je partais… et je lui ai donné un baiser sur la bouche. Léger. Spontané. Comme un souffle. Puis j’ai couru. Je l’ai entendue m’appeler, crier mon prénom, me demander de revenir, mais je ne me suis pas arrêtée. J’étais déjà loin. Avec son dizainier que j’avais gardé. À cette époque, on n’avait pas encore de portable, et appeler signifiait passer par les parents, ce qui était impensable.

Pendant toutes les vacances, elle a habité mes pensées. J’espérais qu’à la rentrée, nous allions pouvoir en reparler, que ce serait le début de quelque chose. Mais elle n’est jamais revenue… Ni ce jour-là, ni les jours suivants. J’ai attendu. J’ai tourné autour de l’entrée pendant des semaines. En vain. Elle avait quitté l’ internat . Ce fut un deuil silencieux. Le tout premier amour de ma vie s’était éteint sans avoir jamais eu la chance de respirer pleinement…

Je n’ai jamais pu en parler à personne. Pas à la maison, pas à l’internat. Pas même à moi-même, parfois. J’avais grandi dans une éducation où l’amour lui-même était déjà suspect. Et avoir un petit ami était signe de mauvaise education . Et pourtant, c’est ce qui m’est arrivé. Sans bruit, sans violence. Juste un amour doux, plein, vibrant. Un amour que je garde encore en moi, comme une toute première lumière.

En sixième, les filles qui, comme moi, avaient déjà commencé à avoir de la poitrine, devaient se doucher dans les salles réservées aux troisièmes et quatrièmes secondaires. Cela voulait dire que nous partagions ces moments avec des adolescentes au corps plus développé, plus femme que fille. Elles étaient grandes, belles, adultes presque. Et là, dans ces douches communes, j’ai compris. Le regard que je posais sur elles n’était pas celui d’une simple admiration. J’étais attirée. J’étais intimidée. j’étais troublée. J’aimais les femmes.

Ce n’est pourtant qu’un peu plus tard que mon amour pour les femmes à trouver sa cible . J’ai eu à ressentir un amour intense pour une autre fille pendant à peu près 3 ans fidèlement. Totalement. C’était une fille magnifique, que je n’osais même pas approcher. J’étais folle d’elle. Elle était en quatrième secondaire. Moi en sixième primaire. J’étais paralysée, muette, incapable de lui parler. Mais je l’aimais. Je l’ aimais tellement fort , nous servions à l’ église ( mon père tenait à ce que j’ ai des services à rendre l’ église) dans un même groupe et avions des répétitions chaque samedi .

J’aimais tellement cette fille que je passais mes journées à rôder autour des endroits où elle traînait, souvent avec ses amies. À la récréation, quand j’étais en première année, je ne sortais presque jamais de ma classe. Les fenêtres donnaient sur la cour où elle venait s’asseoir, et je ne voulais surtout pas la rater. Sans m’en rendre compte, je parlais beaucoup d’elle, tout le temps. Quand d’autres filles parlaient d’elle, pour n’importe quoi, je ressentais une jalousie profonde et muette. Chaque samedi, pendant nos répétitions, devenait mon moment préféré. Puis, je suis passée en deuxième année, mais malheureusement, nos classes étaient éloignées, même si du même côté. C’était comme si je perdais un peu d’elle, un peu de ce que je n’avais jamais osé lui dire.

En parallèle, je changeais. En moi, quelque chose d’autre naissait : je voulais être un garçon et quelque part je me disait , cette fille m’ aurait aimé vite fait si j’ etais un petit bonhomme . Je me comportais comme un petit bonhomme. Je m’habillais comme un petit bonhomme. J’aimais ça , je m’ y sentais bien et ça collait parfaitement bien à mon caractère que mes amies et mes camarades , m’ appelaient « mon père  » . Et à la maison, ça passait. Ma mère ne s’en inquiétait pas, au contraire. Elle se disait sûrement que ce côté « masculin » allait me tenir éloignée des garçons, et qu’elle n’aurait donc pas à me surveiller, ni à gérer les risques liés à l’adolescence, les histoires d’amour, les grossesses précoces.

Mais à l’intérieur, c’était le chaos. J’aimais cette fille, en secret. J’étais fidèle à ce que je ressentais, et je rêvais beaucoup de comment ça se passerait entre nous si je lui avouais mes sentiments … Je n’en parlais qu’à une amie, à qui j’avais confié que j’aurais voulu épouser celle que j’aimais. Elle riait et me disait : « Vous allez vous chamailler tout le temps , vous êtes des filles. »

Mais pour moi, ce n’était pas de la rigolade, ce n’était pas un jeu. Et pourtant, je n’ai jamais franchi de limite. J’avais grandi dans la rigueur, dans la religion. Je servais à l’église, je participais à un département. La sexualité était interdite, étouffée. Alors, mon amour restait pur, affectueux, mais chargé d’un désir muet, d’un interdit omniprésent.

C’est dans ce mélange de silence, d’attirance et de solitude que j’ai compris : j’aimais vraiment les filles. Et ça ne passerait pas.

Les années passaient, et avec elles, cette promesse silencieuse que je me faisais toujours : lui dire ce que je ressens. Chaque fois, je jurais que ce serait pour bientôt. Mais je reculais, encore et encore. Jusqu’à cette dernière année, celle où elle était finaliste. Elle devait partir avant nous pour les examens d’État, et je m’étais dit que c’était maintenant ou jamais. Mon amie la plus proche m’avait encouragée. Elle savait. Elle voyait tout. Et ce soir-là, j’étais décidée.

Je l’ai vue, là, devant moi. Elle souriait doucement, comme toujours. C’était le moment. Le dernier. Mais quand j’ai voulu parler, ma gorge s’est serrée. Mon cœur battait trop fort. Mes mains tremblaient. Alors je me suis contentée d’un petit coucou ridicule, presque enfantin, comme si j’étais une inconnue. Puis, j’ai fui. Je suis allée bavarder avec une autre, une fille dont je n’avais rien à faire. Juste pour fuir celle qui faisait battre mon cœur.

Je m’en suis voulu. Longtemps. Je n’ai pas su me pardonner cette lâcheté. C’était ma dernière chance, et je l’avais laissée filer. Comme elle. J’ai gardé ce regret logé quelque part entre mes côtes, comme une petite pierre qui fait mal quand on respire trop fort.

Il m’a fallu du temps pour me relever, pour respirer autrement, sans espérer croiser son regard dans un couloir, ou entendre sa voix lors de nos répétions et j avais d’ ailleurs quitté le groupe de service à l’ église. Pendant deux ans, je suis restée avec cette certitude en moi : j’aimais les femmes. Ce n’était plus une impression, ni un simple trouble passager. C’était une évidence. Claire. Calme.

Durant cette période, d’autres filles ont commencé à me tourner autour . Certaines disaient que j’étais « différente », et elles venaient vers moi, souvent avec une forme de séduction à peine cachée.

L’une d’elles était particulièrement présente. Toujours là, toujours accrochée à moi. Elle m’aidait à porter mes affaires, elle m’attendait à la sortie des douches, elle me cherchait du regard dans les rangs. C’était clair qu’elle me voulait. Elle me provoquait avec une légèreté qui aurait pu me faire sourire si mon cœur n’était pas ailleurs.

Parfois, je lui répondais. Par gentillesse. Par solitude aussi, peut-être. Mais jamais mon cœur ne s’emballait. Je l’aimais bien, oui, mais je n’étais pas amoureuse. Il n’y avait pas cette chose profonde qui fait trembler de l’intérieur. Alors je n’ai jamais officialisé quoi que ce soit. Je restais là, au bord. Présente sans être vraiment disponible. C’était une affection douce, mais pas un amour. Et moi, je voulais aimer pour de vrai.

Puis, en cinquième secondaire, une nouvelle fille est arrivée à l’internat. Elle venait d’une autre école. On m’a chargée de l’accompagner dans ses premiers jours, pour qu’elle s’intègre, pour qu’elle ne se sente pas trop perdue. Je l’ai accueillie, d’abord avec politesse, avec le sens du devoir .Sous la demande du prof de math , je devait à nos heures libres , lui servir de répétitrice donc nous passions beaucoup de nos heures ensemble . Mais très vite, quelque chose en elle a commencé à me toucher. Sa manière de parler. Sa manière de réfléchir. Une douceur dans la voix, une lumière dans le regard ,son parfum .

Je me suis surprise à attendre nos moments ensemble. À vouloir la voir. À écouter ce qu’elle disait avec plus d’attention que d’habitude. Et petit à petit, j’ai senti renaître quelque chose en moi. Cette sensation familière, ce frisson que je connaissais déjà. Je commençais à tomber amoureuse.

J’en parlais à mon amie, toujours elle. Elle écoutait, parfois en riant, parfois en me taquinant. Mais moi, je sentais que c’était vrai. C’était autre chose. Quelque chose de nouveau.

Et puis sont venues les grandes vacances. Le moment de retourner dans nos familles, loin de l’internat. Pour moi, rentrer à la maison n’avait jamais été simple. J’étais ce qu’on appelle au Congo bana’a lopango ,une fille qui ne sort pas souvent et seule de la parcelle familiale « sage », sérieuse, qui ne posait pas de problèmes. Et mes parents, surtout ma mère, comptaient sur cette image.Mais cette confiance-là, c’était une cage en velours. Car à force d’être cette fille sérieuse, silencieuse, sans « bêtises », sans « dérives », j’étais aussi devenue invisible dans mes propres émotions. Personne ne savait ce qui bouillait en moi. Ma mère voyait mon côté réservé comme la reussite de son éducation donnée. Elle pensait que mon attitude un peu masculine était un rempart contre les garçons, une manière de dire : « elle ne va pas attirer les garçons, elle ne va pas tomber enceinte, elle ne va pas me faire honte. » Et moi, je laissais croire ça. Mais ce qu’elle ignorait, c’est que ce rempart servait à cacher un monde intérieur vaste, intense, amoureux. Mais pas des garçons.

Avec cette nouvelle fille, ce n’était pas comme avec les deux autres. Ce n’était pas un coup de foudre silencieux, c’était progressif, profond. Chaque jour à ses côtés me révélait un peu plus combien elle me touchait, combien elle me plaisait. Elle n’était pas seulement belle même si, oui, elle l’était mais c’était autre chose. Elle avait une manière de parler aux autres, une façon de s’affirmer calmement, de sourire quand elle disait des choses simples, qui faisaient que je voulais être là, juste là, près d’elle.

Elle me posait des questions, souvent . Et j’aimais lui répondre. J’aimais quand elle s’approchait, quand elle s’asseyait à côté de moi. J’aimais l’idée qu’elle ait besoin de moi, même juste un peu. J’aimais la sentir là, proche. Et parfois, je rêvais la nuit de ce que je n’osais pas encore me dire tout haut.

Puis, les vacances sont arrivées. Le retour à la maison. Et là, le contraste était violent.

Elle m’avait manqué comme personne. Son absence laissait un vide que rien ne venait combler. Ces deux mois de vacances m’avaient semblé interminables, sans couleur, sans éclat. Chaque jour sans elle me pesait un peu plus, comme une saison qui n’en finit pas de s’étirer, lourde et sans lumière.

Mais cette fois, je ne voulais plus me taire. Je ne voulais pas revivre ce silence qui m’avait tant coûté. Pas comme avec la grande, celle d’avant, celle à qui je n’avais jamais osé dire ce que je portais en moi. Elle était partie sans jamais rien savoir, et ce non-dit me hantait encore.

J’avais promis à mon cœur que je ne lui ferais pas revivre ça. Pas deux fois. Pas ce même abandon muet, ce vide sans explication. Cette fois, j’avais envie de parler. Même si c’était maladroit. Même si c’était fragile. Je ne voulais plus disparaître dans le silence.

Alors, à la rentrée, j’en ai parlé à mon amie. Ma confidente. Celle qui savait tout, depuis toujours. Je lui ai dit que cette fois, je voulais oser. Que je voulais lui dire ce que je ressentais. Elle m’a écoutée en silence, avec cette douceur qui fait du bien. Puis elle m’a encouragée, vraiment. C’est même elle qui a trouvé les mots. Les bons. Ceux que je n’arrivais pas à formuler toute seule. Elle a rédigé la note pour moi… et c’est encore elle qui la lui a remise, en main propre.

Le lendemain, la réponse est arrivée. Positive. Douce. Inespérée. Elle est devenue officiellement ma chérie. C’était surréaliste. On traînait tout le temps ensemble, collées l’une à l’autre, comme si le monde autour n’existait plus. C’était un moment suspendu. Un des plus beaux de ma vie.

Même mon amie, ma confidente, a commencé à s’en agacer un peu. Je n’étais plus vraiment disponible pour elle. Je passais tout mon temps avec celle qui faisait battre mon cœur. Et à ce moment-là… j’avais l’impression que plus rien ne pouvait m’atteindre.

Un soir, l’électricité a été coupée. C’était tard. Nous étions assises l’une à côté de l’autre dans le couloir, devant la porte du dortoir fermée. On partageait des écouteurs. La musique était douce, sensuelle, comme une brise lente. Et dans cette obscurité, à peine éclairée par la lune, nos visages se sont rapprochés. Nos lèvres se sont cherchées. Et on s’est embrassées.

C’était naturel. Silencieux. Évident.

On n’en a pas parlé. On n’a rien expliqué. Deux jours plus tard, dans une salle de classe vide, avant le réfectoire, on s’est de nouveau embrassées. Toujours sans un mot. Il y avait un langage que seuls nos regards comprenaient. Et puis un soir, on s’est fait enfermer au dortoir. Par accident, cette fois-là. Nous n’étions pas descendues à temps pour le repas du soir. Et là, dans ma chambre, dans ce silence total, entre la peur d’être prises et l’envie d’être seules, on a cédé.Ce fut ma première fois.Elle savait des choses que j’ignorais. Moi, j’étais maladroite, tremblante, confuse. Elle m’a guidée. Avec douceur. Avec tendresse. Et ce que j’ai ressenti ce soir-là n’était pas que du plaisir charnel ; c’était un passage, une ouverture, un souffle nouveau. Comme si mon corps s’était enfin autorisé à aimer pleinement.

Et comme on dit : qui a bu , boira . Si la première fois fut un hasard, les suivantes furent des choix. On a commencé à se faire enfermer exprès. À guetter les moments de solitude. À voler des instants au monde.On devenait expertes dans l’art de se retrouver sans que personne ne le sache. Et dans ces moments-là, j’étais à la fois coupable… et libre.

Les vacances de Noël approchaient. En sixième année secondaire, c’étaient les seules vacances qui nous étaient accordées avant les six longs mois de préparation aux examens d’État. Je rentrais donc dans ma ville, et ma cherie dans la sienne, pas très éloignée de la mienne. Une semaine à peine s’était écoulée, et déjà, elle me manquait terriblement. On s’appelait, on se manquait, c’était évident. Et un jour, sous prétexte d’aller voir sa cousine qui, comme nous, était dans la même promotion à l’internat elle est venue dans ma ville. Et chez moi.

Pour ma mère, ma chérie n’était qu’une camarade de classe, une amie venue pour réviser nos dissertations. Rien de plus. Nous étions dans ma chambre. Rien n’était prévu, vraiment. On parlait de tout, de rien. On rigolait, on se taquinait comme d’habitude. Je voulais lui prendre une petite sucette qu’elle suçait, et elle refusait. Ce jeu-là, on le connaissait bien. Et comme souvent, on riait plus qu’on ne parlait.Je me suis retrouvée assise sur elle, à califourchon. Elle était couchée de dos, détendue. Son haut large s’était un peu rabaissé, exposant ses épaules. Il n’y avait rien de prémédité, rien de volontairement provoquant. C’était un moment simple, intime, innocent à sa manière. Une façon d’être proches, à notre façon. Une douceur, un lien entre nous.

Et soudain, la porte s’ouvrit brutalement. C’était ma mère.

Elle resta un instant figée. Ses yeux prenaient toute la scène d’un seul coup. Et puis elle referma violemment, claqua la porte comme si elle avait vu un démon. Sa voix éclata de l’autre côté :« Mais qu’est-ce que vous faites ? C’est quoi ça? de la sorcellerie ou quoi ? »Je me suis figée. ma chérie s’était redressée d’un bond, ajustant en vitesse son haut. On s’est regardées, stupéfaites, glacées. Ce n’était la peur d’être prises…Ma mère est revenue dans la chambre, le visage fermé, les yeux pleins de colère et d’incompréhension.
« Toi, tu sors d’ici tout de suite ! » a-t-elle lancé à ma chérie.
Puis, elle s’est tournée vers moi. Et là, c’était l’orage. Elle a crié que je ramenais la honte dans sa maison, que ces habitudes-là ne venaient pas de chez nous. Elle parlait de démons, de mauvaises influences. Ma chérie est partie, silencieuse, la tête basse.

Et puis les gifles ont commencé.
« Mais qu’est-ce qui t’arrive ?! Tu es malade ? C’est de la sorcellerie ou quoi ?! »Chaque mot frappait plus fort que sa main. Chaque phrase était une condamnation. Dans ses yeux, je n’étais plus sa fille. J’étais un problème. Une erreur. Une malédiction. J’ai essayé de parler, mais rien ne sortait. Je voulais juste lui dire : « Maman, je suis désolée. Je voulais pas te faire de mal. Je l’aime, c’est tout. » Mais ces mots-là, je savais qu’ils seraient reçus comme une trahison de plus. Je suis restée là, debout, muette, les joues en douleur, le cœur en miettes. Ce jour-là, le peu de chose qui avait entre elle et moi venait de se perdre. Et en moi quelque chose venait de se fissuré.Je suis restée figée. Mon cœur battait à m’en faire éclater la poitrine. Les gifles avaient été si soudaines, si violentes, qu’elles avaient coupé net mon souffle. J’avais les larmes aux yeux, pas seulement à cause de la douleur physique, mais parce que je venais de voir s’effondrer quelque chose d’essentiel : ma mère, celle que j’avais tant respectée malgré tout, venait de m’asséner des coups qui n’étaient pas seulement sur mon corps, mais dans l’âme.

Ma cherie, elle, était déjà dehors. Elle n’avait rien dit, elle n’avait pas crié. Elle s’était juste rhabillée, avait attrapé son sac, et était sortie.

Dans la chambre, ma mère continuait. Elle tournait en rond, fulminante, criant que j’étais une honte, une sorcière, une fille perdue. Moi, je ne parlais plus. J’étais comme morte à l’intérieur. Je sentais tout mon corps trembler. Pas de peur, non. Pas seulement. C’était le poids de la honte, celui que la société m’avait appris à porter depuis l’enfance sans même que je le comprenne vraiment.Ma mère m’a interdit de sortir pendant le reste des vacances. Elle m’observait, fouillait mes affaires, me traitait de « fille sans avenir ». Dans ses yeux, je n’étais plus la bonne élève, la fille « sage », l’enfant de Dieu qu’elle croyait élever. J’étais devenue une étrangère, un problème, une malédiction , une sorcière. Elle a même appelé une tante pour lui dire que j’avais besoin de délivrance.

Mais au fond de moi, un silence profond grandissait. Ce n’était pas le silence de la résignation. C’était celui de la certitude. Oui, j’avais eu peur. Oui, j’avais honte. Mais je savais. Je savais que ce que j’avais vécu avec ma cherie n’était ni sale, ni bizarre, ni contre-nature. C’était doux. C’etait vrai. C’était réel. C’était de l’amour.

Je voulais que ma mère m’appelle. J’espérais qu’après avoir chassé ma chérie de la maison, elle me laisserait au moins mon téléphone. Mais non. Elle l’avait pris. Je ne pouvais pas appeler ma chérie, je ne pouvais pas savoir si elle était bien rentrée, si elle allait bien. Rien. Et je savais déjà ce qui allait suivre : elle allait tout dire à mon père dès qu’il rentrerait.

Il est rentré ce soir-là. Mon petit frère est venu me chercher dans ma chambre, il m’a dit :« Papa t’attend dans le salon. »J’avais le cœur lourd. Quand je suis arrivée, ma mère s’est empressée de tout raconter. Elle a tout déballé, sans filtre, avec colère, comme si elle avait enfin trouvé un endroit où poser sa rage. Elle parlait fort, elle lançait des accusations, des jugements, comme si elle lavait son honneur devant lui.Et lui, il a écouté. Il a grogné, hoché la tête. Puis il s’est levé. Il a dit :« Je ne veux plus entendre parler de ça. Trouve une solution à ce problème, rapidement. »Il n’a même pas daigné me regarder. Il a ajouté :
« Moi, je ne veux pas de saletés sous mon toit. »Et il est allé dans sa chambre, comme s’il venait de sortir les ordures.

Devant mon père, pendant que ma mère gesticulait dans tous les sens, racontant avec véhémence ce qu’elle nous avait surprises en train de faire, ma chérie et moi, elle s’évertuait surtout à se dédouaner. Elle semblait chercher une expiation, se laver de toute responsabilité. Elle était, genre : « Ce n’est pas ma faute. Je lui ai donné une bonne éducation. » .Je me souviens de son regard. Un regard dur, chargé d’une colère que je ne lui connaissais pas, une haine que je n’avais jamais vue auparavant. Elle s’est retournée vers moi avec une violence contenue, comme si j’étais une menace pour tout ce qu’elle croyait avoir réussi dans sa vie. Et pour convaincre mon père qui, lui, avait juste dit qu’il ne voulait pas de saletés dans sa maison avant de s’en aller .Elle a demandé les coordonnées de la mère de ma chérie.

Quand j’ai hésité à les donner, elle a directement contacté le comité de parents pour obtenir son numéro. Puis, devant moi, elle a appelé sa mère. Elle lui a dit que sa fille était venue dans notre maison avec des habitudes étrangères, mauvaises, que ce n’était pas une fille bien éduquée, qu’elle était « sale ». Elle a dit qu’elle ne voulait plus jamais que sa fille me fréquente. Et elle l’a menacée : si sa fille ne restait pas loin de moi, les conséquences seraient graves. Ma mère n’a pas tenté de discuter. C’était un monologue. Une condamnation. Elle parlait comme si la fille que j’aimais avait été envoyée pour semer le chaos dans notre famille, et elle, elle l’avait « démasquée » à temps. Aucune place pour l’écoute, ni pour la compréhension entre adultes.

Il restait une semaine avant la fin des vacances. Durant cette semaine, je n’ai plus eu droit à mon téléphone. Coupée du monde. Coupée d’elle. Je ne savais pas ce qui se passait de son côté, ni si elle allait bien, ni si elle pensait à moi.

Ma mère, elle, m’a apporté une perruque. Elle m’avait vidé de tous mes vêtements masculins. Un geste symbolique, brutal, pour m’arracher à ce que j’étais, pour m’éloigner de moi-même.

À la rentrée, tout avait changé. Ma chérie ne m’adressait plus la parole. Elle ne me regardait même plus. Il y avait sa cousine dans notre classe, qui, je l’ai compris plus tard, était chargée de surveiller qu’elle ne se rapproche pas de moi. La distance était froide, tranchante. Elle m’en voulait. Elle me reprochait de ne pas l’avoir protégée. C’est ce que je ressentais, en tout cas. Que pour elle, le fait que notre secret ait été découvert, que sa propre mère ait été mise au courant de manière aussi brutale, c’était ma faute. Parce que c’était chez moi que tout s’était passé. Parce que je n’avais pas su la préserver.Elle ne m’a jamais vraiment expliqué. Elle a juste gardé ses distances. Et j’ai respecté ce silence, même si au fond de moi, je mourais de ne pas pouvoir lui parler, de ne pas pouvoir réparer. C’était fini. Définitivement. Et cette fin m’a laissée vide, coupable, et terriblement seule.

Dans ce désert de chagrin, une autre fille s’est rapprochée de moi. Elle avait toujours été là, en périphérie. Ce n’était pas ma chérie. Il n’y avait pas ce feu en moi pour elle. Mais elle venait souvent vers moi, elle me parlait avec douceur, elle me regardait avec insistance. Une sorte de séduction tranquille, patiente. Je ne saurais dire exactement quand ça a basculé, mais peu à peu, elle s’est installée dans ma solitude. Ce n’était pas officiel. Personne ne savait. On n’en parlait même pas entre nous. Mais on a été ensemble. Une relation discrète, intime surtout. Et elle a duré jusqu’à la fin de l’année.

Quand j’ai terminé l’internat, fin juin 2015, j’ai eu à peine une semaine de répit. Une semaine durant laquelle j’ai tenté de respirer un peu, mais l’air était déjà lourd. Un après-midi, ma mère m’a appelée au salon. Ils étaient là, tous les trois : le pasteur Robert, papa Martin et papa Tim. Elle voulait que je parle. Que j’explique. Ce que je faisais avec ma chérie. Depuis quand cela durait. Pourquoi je n’avais jamais fait ça avec un garçon. Et moi, debout, le cœur noué, les mains tremblantes, je devais raconter. Me mettre à nu. Confesser devant des inconnus.

Quand j’ai fini, le pasteur Robert a regardé ma mère et, avec une gravité presque théâtrale, il lui a dit : « Vous voyez, maman, pendant qu’elle parlait, j’ai vu le démon, debout derrière elle, sa main posée sur son épaule. Un démon qui change de forme, homme une seconde, femme la suivante. » Pendant qu’il décrivait cette vision, les deux autres se sont mis à parler en langues. Le décor était planté.Ce jour-là, ils ont prié pour moi. Et ils ont fixé le début des séances de délivrance au vendredi suivant. Je devais jeûner trois jours avant, pour, disaient-ils, affaiblir le démon.

Le premier vendredi, on m’a déposée à la veillée. Ils étaient une dizaine d’intercesseurs. Au début, je participais, timidement, priant comme on me le demandait : à haute voix, en battant des mains, en marchant en rond dans l’église. Mais vers la fin, tout s’est intensifié. Ils m’ont encerclée. Ils criaient, fort. Ils m’imposaient les mains, me secouaient, m’ordonnaient de sortir le démon. À force de cris, de chaleur, de faim, de fatigue, la tête me tournait. Je pleurais, je criais… et pour eux, c’était la preuve que le démon réagissait. Quand je tombais de vertige, ils applaudissaient presque : « Il est en train de partir, regardez ! »

Chaque matin, ma mère venait me récupérer, et ils lui faisaient leur compte-rendu. Ils disaient que mes pleurs étaient une bonne chose. Que les larmes ouvraient un passage au démon pour fuir. Ils attendaient qu’il parle à travers moi. Mais comme rien ne sortait, ils se contentaient de mes cris, de mes vomissements, de mes chutes. Pour eux, tout était signe que ça marchait.

Il m’est arrivé de tenter de fuir. Quand leurs voix devenaient insupportables, je me bouchais les oreilles et me dirigeais vers la sortie. Mais ils me criaient dessus, m’ordonnaient de revenir, pulvérisaient de l’eau bénite sur moi, me jetaient du sel, me barraient la route. Il m’est même arrivé d’être attachée, pieds liés à un pilier avec un pagne, pour ne plus pouvoir m’enfuir.

C’est là que j’ai compris. Que si je voulais que ça s’arrête, ou du moins que ça aille plus vite, je devais donner ce qu’ils attendaient. Alors j’ai appris à jouer le jeu. À rouler des yeux, à convulser au sol, à trembler. Et là, oui, ils étaient convaincus. Ils m’aspergeaient, me criaient dessus, me touchaient. Et quand je ralentissais, que je restais allongée, immobile, ils baissaient le ton, priaient plus doucement. Puis je me relevais. Et on recommençait.

Vers septembre, comme nos sorties devenaient risquées à cause des activités politiques de mon père, on a déplacé les veillées à la maison. Tous les vendredis, au grand salon. Ma mère veillait à ce que je jeûne dès le jeudi, parfois plus tôt encore. On priait longtemps. On hurlait toujours autant. Et moi, silencieuse, affamée, éteinte, je suivais. Jusqu’à ce que l’ANR vienne pour la première fois à la maison. Mais même là, rien n’a vraiment cessé.

En tout, cela a duré presque huit mois. De juin 2015 à avril 2016.

Il y a eu des événements graves, terribles, qui ont frappé ma famille. Des choses si malheureuses, si lourdes, qu’elles ont fini par me briser. J’ai même été violée. J’espérais, au fond de moi, qu’au travers de ces épreuves douloureuses, ma mère pourrait enfin me tendre la main. Retrouver, au moins un peu, sa compréhension, son amitié, ce lien maternel si précieux. Parce que ce qui m’était arrivé était d’une gravité immense, et jamais je ne me suis sentie aussi seule, aussi perdue. Je cherche encore les mots pour dire ce que j’ai vécu, ce silence qui m’a étouffée.

Mais ma mère ne parvenait pas à me pardonner. Pas ce geste d’amour que j’avais posé, pas cette intimité avec ma chérie. Elle ne pardonnait pas que j’aie aimé une femme. Et cette blessure, cette absence de pardon, m’a profondément traumatisée. Les prières du pasteur continuaient, même par téléphone, comme un refrain pesant, en échange de paiements que mes parents laissaient, sans jamais voir ce que ça coûtait à mon cœur.

Aujourd’hui, je réalise enfin ce qui m’a été fait. J’étais une victime. Une personne brisée, qui avait besoin de soutien, de tendresse, de compréhension. Mais non, ce qui me blessait le plus, c’était qu’on refusait de pardonner ce que j’avais choisi, librement, avec une personne consentante, majeure, juste parce que nous étions du même sexe. Pour eux, j’étais pire que ceux qui m’avaient violée. Cette injustice-là m’a rongée. Une blessure qui a mis des années à guérir.

Malgré tout, malgré ces prières, ces séances, je n’ai jamais réussi à changer ce que je suis. J’aimais les filles, et je continuerai d’aimer les filles. Il a fallu un événement majeur pour que je sorte de ce silence, de ces peurs qui m’avaient enfermée si longtemps. Je comprenais enfin que ce n’était pas une faiblesse d’aimer une femme, mais une force, une vérité. C’est une femme qui m’a réveillée. Après les viols, j’étais presque morte à l’intérieur. Elle a rallumé cette vie que je croyais perdue…

Et pourtant, je suis troublée. Troublée de voir combien il est encore difficile pour certains d’accepter cela, de comprendre, de pardonner. Il y a des pasteurs qui prêchent la haine contre des gens comme moi, des adultes majeurs, qui ne font que suivre leur cœur. Il y a des politiciens qui veulent punir cet amour d’années de prison, d’amendes énormes, alors que les violeurs circulent librement, que les voleurs siègent au gouvernement, que ceux qui tuent et enlèvent échappent à la justice. La société ferme les yeux sur ces crimes, elle accuse souvent la victime. Elle dit qu’elle s’est mal habillée, qu’elle a provoqué. Mais jamais elle ne s’élève avec la même force, avec la même passion, pour défendre ces victimes. Elle ne mobilise pas les réseaux sociaux, l’espace politique, pour mettre fin aux violences. Non. Mais quand deux personnes du même sexe s’aiment, là, c’est un problème. Là, c’est la sorcellerie. Là, c’est un danger. Pourtant, je ne me souviens pas avoir été un danger pour quiconque parmi les filles que j’ai aimées. Elles n’ont jamais été un danger pour moi non plus. Juste de l’amour. Simplement.

Aimer ne devrait jamais être un crime

mon témoignage , moi femme congolaise, victime de viol, rejetée par sa propre mère, soumise à des prières forcées après avoir été surprise dans un moment d’affection avec ma compagne, nous oblige à regarder en face une vérité dérangeante : dans notre société, être lesbienne est plus sévèrement jugé que commettre un viol.

Mon témoignage met en lumière une réalité effroyable. Alors que j’ étais brisée, vulnérable, en quête de compréhension, je n’ai trouvé ni réconfort ni soutien. Ce n’est pas mon traumatisme qui a alarmé ma famille. C’est le fait que j’ aime une autre femme. Mon humanité a été niée au nom d’une morale déformée, d’une religion instrumentalisée. Les pasteurs ont prié pour « me délivrer », mais personne n’a prié pour la justice ou la guérison de son viol.

Quand j’ai quitté ma famille, j’ai pu, pour la première fois depuis longtemps, respirer un peu. Ce n’était pas une liberté pleine, mais un soulagement temporaire. Aujourd’hui, mon orientation sexuelle est connue, visible, exposée. Et depuis, j’ai tout perdu : ma famille, je l’avais perdue depuis des années, si l’on met de côté les menaces de mon père ; mais mes amis aussi m’ont abandonnée les uns après les autres. Je ne sais plus comment vivre en communauté, comment exister dans une société qui me rejette.

Je suis devenue la cible d’insultes, d’humiliations, parfois publiques. Certains osent m’approcher avec des propositions indécentes, comme ils sont hommes pour « me ramener à la nature » de la femme. D’autres, au nom de Dieu, se permettent de m’ humilier en public pour prier soi-disant en faveur de mon « âme perdue ».

Et comme si cela ne suffisait pas, un homme comme Constant Mutamba vient légitimer ces violences. Il donne à tous ces individus le droit de continuer à me maltraiter, le droit de transformer leurs menaces en actes, simplement parce que cette loi qu’il porte me criminalise sans qu’aucun crime n’ait été commis. Elle me déshumanise pour une seule chose : l’amour et l’affection sincère que je porte à une autre femme. Elle réduit mon existence à un stigmate, à un mal qu’il faudrait extirper.

Mutamba s’appuie sur une vision étroite et faussée de la « nature » et des « us et coutumes congolais » pour justifier cette chasse aux sorcières moderne. Pourtant, ce qu’il ignore ou feint d’ignorer c’est que l’homosexualité, y compris entre femmes, existait bel et bien dans plusieurs sociétés africaines traditionnelles bien avant l’arrivée du christianisme et de la colonisation. Des chercheurs comme Marc Epprecht, dans « Heterosexual Africa? », ou encore Stephen O. Murray et Will Roscoe dans « Boy-Wives and Female Husbands: Studies of African Homosexualities » montrent clairement que les relations homosexuelles faisaient partie des pratiques sociales et culturelles dans différentes régions d’Afrique. On y trouve des récits de femmes se mariant entre elles, assumant des rôles sociaux et familiaux complets.

Par ailleurs, l’Organisation mondiale de la santé a retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales dès 1990, et de nombreuses études scientifiques (comme celles de l’American Psychological Association) confirment qu’il s’agit d’une orientation naturelle, présente dans toutes les cultures et toutes les époques. Il n’existe aucune preuve scientifique sérieuse établissant que l’homosexualité est contre-nature ou pathologique.

Sur le plan biblique, il est également temps de déconstruire les discours simplistes et haineux. Les villes de Sodome et Gomorrhe, souvent citées comme justification de l’homophobie religieuse, n’ont jamais été détruites à cause de l’amour entre personnes du même sexe. Dans Ézéchiel 16:49, Dieu dit clairement : « Voici quel a été le crime de Sodome, ta sœur : l’orgueil, l’abondance de pain, et une insouciance paisible étaient dans elle et ses filles ; mais elle ne soutenait pas la main du malheureux et du pauvre. » Le vrai péché de ces villes était donc leur violence, leur arrogance, leur rejet des étrangers, leur injustice pas une quelconque orientation sexuelle. Leur péché, c’était l’inhospitalité, le viol collectif (Genèse 19), et non l’amour sincère entre deux êtres humains de même sexe.

Malgré ces vérités, la société congolaise continue de se radicaliser contre les personnes LGBTQ+. Aujourd’hui, depuis que mon homosexualité est connue, je vis dans la peur constante. Je suis rejetée de certains lieux publics, refusée dans des cercles sociaux, traitée comme une sorcière ou une possédée. Plus la nouvelle de mon orientation sexuelle se répand , plus les gens me regardent et me parlent avec dégoût. Les amis, m’évitent. On me considère comme un danger, alors que je ne veux que vivre paisiblement.

Et puis il y a les figures publiques. Le président Félix Tshisekedi lui-même, lors de sa campagne électorale, a renforcé ce climat délétère en affirmant que la RDC « n’a pas de problème de genre ou d’orientation sexuelle », et que « renier la nature » était une dérive étrangère. Il a nié notre existence, nié notre souffrance. Ses mots ont validé les violences et alimenté une haine sociale déjà brûlante.

Des pasteurs influents, comme Marcelo Tunasi, parlent de nous comme des incarnations de Sodome et Gomorrhe, comme si Dieu avait réduit en cendres deux villes entières uniquement à cause de personnes comme moi. C’est faux. C’est une manipulation. Une hérésie qui tue. Car ce genre de discours nourrit les foules de fiel et d’intolérance, les pousse à frapper, à rejeter, à détruire. Ce sont ces paroles, pas nos amours, qui causent des tragédies.

Je ne suis pas un danger. Aucune des femmes que j’ai aimées n’a été détruite par cet amour. Aucune. Nous étions simplement deux personnes qui se tenaient la main dans un monde qui nous voulait invisibles. Et aujourd’hui, je me bats pour exister, pour respirer, pour rester humaine malgré tout.

Je ne réclame pas un traitement spécial. Je réclame seulement qu’on me laisse aimer, vivre, travailler, marcher, être… sans avoir à me sentir en danger , à fuir, à pleurer, à me cacher.

Et c’est cela, le vrai crime : vouloir m’ emprisonner , me délivrer , me viol , me frapper et injurier parce que j’aime une femme.

Et aujourd’hui, je regarde tout ça avec un mélange de douleur, de colère et de lucidité. Parce que ce que j’ai vécu, ce que d’autres lesbiennes congolaises vivent, que ce soit au pays ou même dans la diaspora, c’est une forme de persécution silencieuse, souvent maquillée sous ces discours religieux, des traditions, ou de prétendues « bonnes mœurs ».

Depuis que mon orientation a été connue, j’ai senti sur moi un poids constant, une menace permanente. la communauté congolaise rejette , indexe , ne tolère pas l homosexualité.. les regards tuent. Les mots blessent. Les lois achèvent. Et maintenant, avec la proposition de loi de Constant Mutamba, c’est comme si on avait donné aux gens une autorisation officielle de nous haïr, de nous traquer, de nous enfermer et de se permettre de nous délivrer du demon quand bon leur semblera. Quinze ans de prison pour avoir aimé une femme, pour avoir été moi-même, alors que ceux qui m’ont violée marchent librement dans les rues.

Quand on vit dans une communauté congolaise « très » chrétienne, même en dehors de l’ Afrique , on se heurte au même rejet. Les mêmes discours de condamnation. Les mêmes regards dégoûtés, les mêmes prières forcées. Les mêmes familles qui tournent le dos. Les mêmes églises qui disent que tu es possédée, que tu dois être délivrée. Tout cela encouragé par des pasteurs qui n ont pas compris que Dieu est amour et que ce qui uni deux femmes en couple c’ est l’ amour

Et moi, pendant tout ce temps, j’ai gardé le silence. J’ai encaissé. J’ai essayé de jouer le jeu. J’ai voulu rentrer dans le moule pour être aimée, acceptée, pardonnée. Mais au fond, je savais que je ne faisais de mal à personne. Je savais que ce que je ressentais n’était ni un péché, ni une maladie, encore moins une honte quoique à un moment ils ont pu me faire sentir la honte d’ être moi-même.

Je n’ai jamais été un danger pour qui que ce soit. Toutes les filles que j’ai aimées, je les ai aimées dans le respect, dans la tendresse, dans le consentement. Jamais je ne leur ai fait de mal. Alors pourquoi cette haine ? Pourquoi cette obsession à vouloir nous effacer, nous punir, nous briser ?

Je regarde les nouvelles avec un cœur lourd. On légifère sur nos corps, nos vies, nos amours comme si on était des criminelles. Et pourtant, ce sont nos agresseurs qui sont protégés. Ce sont les violeurs qui se marient, qui prêchent, qui siègent au Parlement.

Moi, je voulais juste aimer. Être aimée. Vivre en paix. Et je suis fatiguée de devoir me justifier pour ça.

Bienvenue sur Voix Lesbiennes RDC.

Ce site est né d’un besoin urgent : celui de visibiliser et de normaliser l’existence des lesbiennes congolaises, souvent invisibles, incomprises, rejetées, voire persécutées en République Démocratique du Congo , qu’ elles aiment , qu’ elles aiment , qu’ elles rêvent et surtout qu’ elles luttent et endurent beaucoup pour survivre .

Je partage ici mon tout premier témoignage. J’y raconte mon histoire, mes sentiments intimes, cette découverte de moi-même, si lourde à porter dans un contexte où l’homosexualité est considérée comme un crime, de la sorcellerie ou pire encore.

J’évoque aussi la souffrance profonde du rejet familial, social et religieux, et le douloureux parcours des thérapies de conversion qui cherchent à effacer ce que je suis.

Mais ce témoignage est aussi un cri d’espoir et un appel à la raison : à Constant Mutamba, je dis laissez tomber cette loi injuste qui condamne notre amour à la clandestinité, à la peur et à la prison. À ces soi-disant hommes de Dieu, je demande d’arrêter leur théâtre de délivrance, d’arrêter de propager la haine, l’intolérance et la violence au nom d’un Dieu qui s’appelle Amour.

Nous sommes là. Nous existons. Nous aimons. Nous méritons de vivre libres, dignes et en paix, comme tout être humain.

Voix Lesbiennes RDC est un espace pour toutes celles qui veulent faire entendre leur voix, pour briser le silence et pour bâtir un futur où l’amour ne sera plus jamais un crime.

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